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mercredi 17 février 2021

Lettre au prof de conduite de mon fils

Bonjour à vous, cher enseignant de conduite automobile,

Je constate que mon fils n’a pas réussi son examen de conduite pratique la semaine dernière et je ne comprends vraiment pas pourquoi parce que l’an passé, il suivait très bien dans les cours théoriques. Au primaire, il savait conduire à merveille plein d’appareils de locomotion comme le tricycle ou la bicyclette.

Depuis qu’il est tout petit, il joue avec des voitures miniatures ; hier encore, il a terminé premier dans une compétition de Mario Kart 8. Il a toujours été passionné par les voitures et lire les panneaux de signalisation a toujours été sa grande force. À trois ans, il savait même identifier un « céder le passage »! De plus, il passe énormément de temps à regarder des voitures sur Internet. Je le sais, puisque je le vois. La conduite automobile a toujours été sa force! C’est indéniable.

L’an prochain, il voudrait conduire une formule 1, mais s’il n’a pas son permis de conduire, il ne pourra pas réaliser son rêve. Je ne sais pas quoi faire pour l’aider davantage, il est très démotivé.

Nous avons fait affaire avec une jeune tutrice qui a ses permis temporaires pour l’aider. Il la voit une fois par semaine. D’ailleurs elle prendra contact avec vous afin de connaître votre planification. Il serait avantageux pour elle aussi d’obtenir une copie de l’enregistrement vidéo de son examen afin de l’aider avec les erreurs qu’il a commises. 

Pour ma part, ça fait des années que je n’ai pas conduit un véhicule alors il m’est très difficile de l’aider. Dans mon temps, les lois étaient totalement différentes.
J’aimerais savoir si vous n’aviez pas des livres supplémentaires sur la conduite automobile qu’il pourrait utiliser comme référence? Ça lui permettrait peut-être de consolider ses apprentissages. Existe-t-il des tutoriels ou des plateformes d’apprentissage en ligne où il pourrait s’inscrire?

Je sais que vous offrez du temps pour des rencontres avec les parents, mais ce temps n’est pas suffisant et ne concorde pas avec notre horaire, serait-il possible de vous rencontrer avec votre supérieur immédiat et mon fils afin de pouvoir lui donner toutes les chances possibles avant de se retrouver, encore une fois, devant le fait accompli?

Lorsqu’il est en cours avec vous, est-ce qu’il vous écoute? Comment se déroule le cours? Prenez-vous le temps d’énoncer les consignes clairement? Parce que mon fils a bien du mal à comprendre les consignes lorsqu’elles ne sont pas énoncées clairement ou quand il n’écoute pas. N’hésitez pas à être ferme avec lui pour vous faire comprendre. C’est sa réussite qui en dépend.

J’attends de vos nouvelles dans les plus brefs délais.

Mme Parent-Roy

samedi 28 octobre 2017

La division par zéro

En mathématique, la division par zéro est problématique puisqu’elle n’est pas définie. Les limites nous permettent de mieux la comprendre.

* * *

Je pense fondamentalement qu’on aspire tous à devenir de meilleures personnes. Plus j’évolue dans le domaine de l’éducation et plus je constate que cette aspiration est intrinsèque en chacun de mes élèves, de mes collègues, de mes patrons, des parents de mes élèves, toutes catégories et générations confondues. Là où les idées divergent, c’est sur la définition de ce que peut être une « meilleure personne ».

Je me désole trop souvent à croire que pour beaucoup trop d’acteurs du monde de l’éducation, « être une meilleure personne » correspond à avoir un emploi payant : une ravissante et grande maison, un chalet bucolique sur le bord d’un lac, une belle voiture luxueuse, un fonds de pension bien garni, etc. En plus, c’est souvent un matérialisme dénué de profondeur intellectuelle : avouons qu’il est rare d’entendre une personne aspirant à la richesse dire que c’est dans le but de garnir une énorme bibliothèque, de se procurer un Steinway pour jouer du Stravinsky ou d’ajouter des films à leur collection des grands classiques du cinéma.

Demandez à des élèves de quatrième ou cinquième secondaire pourquoi ils vont à l’école et vous constaterez que leur réponse concernera quasi systématiquement l’argent ou le prestige.

À un élève vraiment démotivé, il y a quelques années, j’avais posé la question difficile : « pourquoi viens-tu à l’école? » :

- Je vais à l’école pour devenir avocat.
- Ah oui? Tu es passionné par le droit? Les lois?
- Hm? Non, vraiment pas!
- La justice? Tes amis trouvent que tu es de bon conseil? Tu aimes argumenter?
- Ben oui… mais pas tant que ça là…
- Avez-vous fait un débat en français? Comment as-tu trouvé ça?
- Oui, on en a fait un. J’ai haï ça… Ça prend plein d’organisation pis en plus j’étais pas d’accord avec ce que je devais défendre…
- Mais tu sais que si tu deviens avocat, tu vas avoir à faire ça très souvent…
- Ben, au moins, c’est payant.

* * *

Une division est composée d’un dividende, d’un diviseur et d’un quotient. Un dividende est l’élément que l’on divise, le diviseur est celui qui divise et le quotient est le résultat de la division. Observons la variation d’un quotient par rapport à celle d’un diviseur dont on diminuera la valeur graduellement :

image

Plus le diviseur se rapproche de zéro, plus le quotient est grand. Certaines personnes poseraient probablement l’hypothèse que lorsque le diviseur est zéro le quotient d’une division est l’infini…

* * *

Leurs parents et leurs enseignants leur ont répété depuis qu’ils sont tout petits : « Si tu ne vas pas à l’école, tu n’auras pas d’emploi et tu ne gagneras pas d’argent. » Cette phrase s’apparente à celle-ci, que j’ai entendue de nombreuses fois depuis que j’enseigne : « Va à l’école, sinon tu vas travailler au McDo toute ta vie! ». Cette phrase conduit malheureusement la réflexion de l’enfant vers une école profitable exclusivement au monde du travail.

* * *

Tentons de faire le même exercice avec des diviseurs négatifs qui se rapprochent de 0.

image

Plus le diviseur se rapproche de zéro, plus le quotient est petit. Certaines personnes poseraient probablement l’hypothèse que lorsque le diviseur est zéro le quotient d’une division est moins l’infini…

* * *

Je ne détiens pas la solution.

Affecté par une société qui rejette la culture générale et la curiosité au profit de l’enrichissement et du bien matériel.

Las d’une éducation contradictoire qui cherche à soigner son image en souhaitant à la fois la neutralité de ses employés et l’émancipation de ses élèves.

Saturé de voir ces parents astiquer leur enfant comme s’il s’agissait d’un trophée que l’on exhibe devant la visite.

Épuisé de ces gens qui associent la marque d’une voiture avec la réussite ou un veston griffé avec le succès.

Écœuré par ces valeurs superficielles au dénominateur.

Tanné de ne pas détenir de solution.

vendredi 23 juin 2017

Lettre à Sarah Parent-Roy

Chère Sarah, je veux premièrement te présenter. Tu es un personnage fictif qui m’a été inspiré par plusieurs de mes élèves au courant des dernières années, mais aussi par des histoires racontées par des collègues et des trucs lus dans les journaux. Je ne voudrais pas citer « Les Respectables », parce que ça serait d’un goût douteux, mais « toi, tu es un amalgame ». Tu ne te reconnaîtras pas puisque j’ai pris la peine de modifier les détails des circonstances, mais les événements sont presque arrivés ainsi.

Tes parents sont les Parent-Roy. C’est surtout d’eux que je veux te parler. Si je m’adresse à toi, plutôt que directement à eux, c’est que je pense qu’il est trop tard pour changer leur comportement. Malgré cela, si je peux au moins te faire prendre conscience de la mauvaise conduite qu’ils ont eue envers toi, peut-être que tu ne les répéteras pas le jour où tu auras toi-même des enfants qui iront à l’école. De plus, c’est une manière détournée de m’adresser à eux indirectement : ils sont si obnubilés par ta personne qu’à leurs yeux une lettre qui s’adresse à toi aura plus d’impact qu’une lettre qui s’adresse à eux…

Un jour, tu faisais la fofolle dans la classe puis ça m’énervait. Même si je te demandais d’arrêter, tu continuais. Puis, je t’ai demandé de rester à la fin du cours et comme j’étais dans ton chemin, tu es sortie de la classe en me poussant. Je n’étais pas blessé, bien sûr, mais tout de même à l’envers de voir qu’une élève de cinquième secondaire puisse avoir si peu de respect pour son enseignant. Nous avons rencontré la direction avec tes parents puis le directeur t’a demandé de sortir un temps pour qu’on discute seulement avec eux quelques instants. J’ai eu cette discussion avec ton père (P) et ta mère (M) :

- (P) Vous savez monsieur, ma fille ne vous a pas poussé.
- (A) Oui, je vous assure, elle l’a fait devant tous les élèves de la classe.
- (M) Non, ce que mon mari essaie de vous indiquer, c’est que Sarah nous a expliqué qu’elle ne vous a pas poussé. Nous connaissons très bien Sarah et elle ne nous ment jamais.
- (A) Je ne suis pas certain de vous suivre là. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’elle m’a poussé. Ma collègue était dans le corridor et elle a vu Sarah me pousser. Il y avait des témoins.
- (P) Peu importe si ce que vous me dites est vrai, pour Sarah, dans sa tête, elle est convaincue qu’elle ne vous a pas poussée. C’est pourquoi elle ne vous fera pas d’excuses.

Tu vois… Tes parents ont un tel respect pour toi qu’ils sont prêts à endosser tes mensonges à leur place.

Si l’amour rend aveugle, l’amour filial flirte avec la mythomanie.

Ça me rappelle une autre fois où tu n’avais pas fait ton devoir pour la troisième fois en peu de temps. Tu étais plus jeune, en première secondaire et tu as reçu un travail supplémentaire (la copie du règlement de l’école dans l’agenda, par exemple). Le soir, ta mère m’écrit un courriel. En gros, ça va comme suit (je t’épargne les fautes d’orthographe) :

« Bonjour monsieur, Je vous écris pour vous aviser que Sarah ne fera pas sa copie puisque si elle n’a pas fait son dernier devoir, c’est de ma faute. Nous sommes en train de faire des rénovations puis Sarah a eu du mal à dormir. Merci de votre compréhension. »

Ces courriels m’impressionnent chaque fois, car ils débordent de paralogismes. En plus, qui me prouve que c’était bien ta mère qui avait envoyé ce courriel? C’est peut-être moi qui manque d’empathie ou le courriel qui manque d’informations, mais je me suis contenté de répondre à ta mère qu’elle ne devrait pas prendre le blâme à ta place puisque nous avions eu du temps en classe pour faire ce devoir et que tu avais accumulé trois devoirs non faits. Ça arrive de ne pas faire ses devoirs pour une bonne raison : c’est pourquoi je laisse une première et deuxième chance avant de donner des conséquences.

Le lendemain matin, tu n’avais pas fait ta copie et ta mère s’est pointée à l’école, devant mon local pour m’interpeller avant la première période de cours. Elle était arrivée avant moi, papiers à la main.

- (M) Bonjour, je suis la mère de Sarah, on s’est écrit hier.
- (A) Bonjour, enchanté. J’espère que je me suis bien exprimé hier, vous avez compris la situation?
- (M) Oui, tout à fait, je voulais m’excuser d’ailleurs. Vous ne pouvez pas savoir, mais quand une mère voit pleurer sa fille, c’est toujours difficile… et je comprends tout à fait votre position. Sarah en était à son troisième devoir non fait. C’est pourquoi je vous remets sa copie. C’est moi qui l’ai faite.

Tu as bien lu Sarah. Ce matin-là, ta mère a fait ta copie à ta place. Si tes larmes n’étaient pas celles du crocodile, elles étaient celles d’une élève de première secondaire voulant fuir l’adversité. Ça a touché le cœur de ta mère, tu as réussi à la faire sentir coupable de trois devoirs non faits, puis tu l’as sans doute remerciée de t’écouter et te comprendre. Ça t’a consolé et ça a flatté l’ego de ta mère.

De La Fontaine disait dans le Corbeau et le Renard : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »

Tu as vécu une panoplie d’anecdotes comme celle-là : tes parents ont déjà motivé une absence à un cours x pour que tu étudies pour un cours y… Ils ont déjà demandé à tes enseignants de ne pas enseigner de nouvelles notions lorsque tu étais absente… Ils ont demandé à tes enseignants de modifier la date d’un examen parce que vous partiez en voyage…

Une fois, tu as fait du plagiat. Dans un examen, dans ton dictionnaire, tu as soigneusement collé un texte qui provenait de l’Internet. Ton jeune âge et ton manque d’expérience t’ont trahi : préalablement, tu as saisi les mots clés de la question sur Google et tu as pris le premier site qui est sorti. Je m’en suis rendu compte immédiatement après une recherche de deux secondes. Tu as obtenu la note de « 0 » pour ton examen.

Tes parents sont alors débarqués à l’école, avec cape et caleçon par-dessus leurs collants moulants comme de grands superhéros de la justice et de l’équité. Super-parents! Générique!

Chanson thème (sur la mélodie du thème de Pokémon) :

« Je serai le meilleur défenseur,
Pour tes prouesses, mon enfant,
Je te porte toujours près de mon cœur,
Oui, c’est moi! Super-parent!

Tu ne seras jamais victime,
Tu ne seras jamais mécontent,
J’aurai le dessus sur tous les crimes,
Oui, c’est moi! Super-parent! »

Super parent

Fin du générique. D’accord, j’admets que je romance un peu ici. Dans le bureau de ton directeur (D) d’unité, ils ont réclamé de me rencontrer. Ils refusaient que je te donne la note de 0% pour ton examen. Voici la discussion que j’ai eue avec ta mère (en passant, cette fois-là, ton père n’a pas dit un mot) :

- (M) Ce n’est pas juste que Sarah ait 0% pour une toute petite erreur!
- (D) Ce n’est pas la première année de Sarah à l’école. Elle connaissait le règlement depuis longtemps et malgré tout elle a copié son travail. Elle doit subir la même pénalité que les autres.
- (M) – En s’adressant à moi – Mais c’est injuste, car elle n’a pas plagié la totalité de son travail, vous devriez au moins corriger la partie qui n’a pas été plagiée.
- (A) Soyons honnêtes, son examen compte pour 20% de la compétence 1, qui elle compte pour 40% de la première étape qui elle, compte pour 20% de l’année. L’examen représente 1,6% de l’année. La pénalité de Sarah sera simplement symbolique.
- (M) : Je comprends que ça ne représente pas beaucoup, c’est pour le principe!

Le principe. Nom masculin. « Proposition, posée et non déduite, qui sert de base dans un raisonnement. » Source : Dictionnaire Antidote. La base du raisonnement de ta mère est donc de compartimenter une faute pour appliquer une pénalité uniquement sur les sections fautives. Prenons une balade en voiture d’une heure. On trouverait cette situation absurde dans cette analogie : « Monsieur l’agent, j’ai peut-être roulé à 140 km/h sur l’autoroute, mais seulement durant une minute de mon voyage. Donc je devrais avoir une contravention d’une valeur d’un soixantième de la contravention habituelle. » Le principe devrait plutôt être d’appliquer la même règle pour tous : dès qu’on vous prend à dépasser la limite permise, on vous donnera une contravention. Dès qu’il y a un plagiat, la note est de 0%. Le principe.

Cette fois-là, ta mère a gagné parce que je n’avais plus d’énergie à canaliser pour un symbole « anti-plagiat » qui, de toute manière, était dilué par la société de consommation dans laquelle tu vis. Avec le piratage de la musique, de la littérature et du cinéma ; avec ces politiciens qui reprennent mot pour mot les discours des autres et réussissent à se faire élire ; avec l’affaire Claude Robinson… difficile de te faire comprendre pourquoi le vol de la propriété intellectuelle est si nauséabond.

Sarah, il y a plein d’anecdotes comme celle-là qui existent à ton sujet et au sujet de tes parents. J’aimerais te dire que tu es intelligente, que tu es belle et que tu es capable. Mais ça, tout le monde te l’a toujours dit.

Sans te dire le contraire, j’aimerais plutôt t’apprendre que c’est normal à l’école, comme dans la vie en général de faire des erreurs, de se trouver moche puis d’en arracher. Apprends à te relever de ça. Ça fera de toi une femme beaucoup plus forte et épanouie. Tu auras plus de courage quand viendra le temps d’affronter les moments difficiles. Tu auras le privilège de pouvoir remettre en question certaines de tes décisions.

Et à ce moment-là, vêtue d’une cape et d’un caleçon par-dessus tes collants moulants, tu seras Super-Sarah!