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dimanche 25 septembre 2022

La définition de la folie

Le principal avantage des offres de formations et de conférences que nous avons tout au long d’une année scolaire est qu’elles nourrissent nos discussions et nos réflexions et parfois même nos discussions et nos réflexions estivales.

Un des conférenciers que nous avons eus au courant des deux dernières années répétait souvent cette question :

« Quelle est la définition de la folie? La folie, c’est de refaire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »

Puis je me suis questionné sur cette maxime. D’abord, en quelques « clics » je me suis rapidement rendu compte que cette phrase est très populaire dans le domaine de l’entrepreneuriat. On retient facilement la question, la formule est assez percutante et son message entre les lignes est plutôt porteur de sens positif, car il met de l’avant l’importance de se remettre en question en tout temps. Bonus de notre formateur : il précise que c’est une question que l’on attribue à Einstein. De bonnes valeurs véhiculées par Einstein : impossible d’être contre cet adage.

Durant les vacances, je me suis adonné à jouer au poker avec des amis et durant la partie, alors que j’étais en train de perdre, je me suis dit que cette phrase ne s’appliquait pas au poker. Je peux effectivement jouer toujours de la même manière au poker et m’attendre à des résultats différents. Non seulement je dois me remettre en question, mais je dois aussi prendre en considération que ma façon de jouer sera influencée par les autres et surtout… par le hasard!

Je suis allé rendre visite à un ami qui me disait qu’il avait de la difficulté avec ses carottes cette année : un vilain lapin s’est occupé de sa récolte... Il a pourtant procédé exactement de la même manière que l’an dernier et il n’obtient pas le même résultat. Puis après, je me suis mis à y réfléchir et il y a une multitude d’exemples où l’on fait exactement la même chose en ayant des résultats différents. Lancer un dé, préparer notre dessert préféré, calculer le temps que l’on prend pour marcher ou courir une certaine distance, etc.

Est-ce qu’Einstein lui-même se serait trompé?

En fait, c’est tout simplement qu’Einstein n’a jamais dit ça[1]. C’est à Rita Mae Brown, une scénariste américaine à qui l’on doit plutôt cette citation : « Unfortunately, Susan didn't remember what Jane Fulton once said, 'Insanity is doing the same thing, over and over again, but expecting different results », inspirée elle-même d’une citation répétée dans les ateliers d’alcooliques anonymes dans les années 80 : « When I came into the program, I heard that insanity is doing the same thing over and over and expecting different results »… et ça donne donc une toute autre perspective à la phrase.




samedi 21 mai 2022

Souvenir - S'asseoir par terre

J'ai réellement envoyé ce courriel à des parents, au mois de mai 2015 : 

Bonsoir,
 
Je prends le temps de vous écrire pour vous informer que [votre enfant] aura une reprise de temps dû à un événement particulier. Laissez-moi vous relater le fil des événements, aussi inattendus soient-ils, afin que vous compreniez pourquoi je n’ai d’autre choix que lui donner une conséquence.

Je demande toujours aux élèves de rester assis à la fin de la période, et ce, jusqu’à ce que la cloche sonne, car ils ont la fâcheuse habitude de rester debout devant la porte bloquant ainsi son accès. Je trouve que cette accoutumance manque de civisme et j’avise tous mes groupes de ce règlement au tout début de l’année.
 
Aujourd’hui, les élèves étaient debout devant la porte et je leur ai calmement mentionné qu’ils ne sortiraient que s’ils étaient tous assis à leur place. Ils ont obtempéré, sauf [votre enfant] qui a décidé – et ça ne s’invente pas! – de s’asseoir directement par terre, devant moi. Cette contestation déguisée en soumission impromptue m’a surpris et j’ai demandé illico à [votre enfant] de cesser ce jeu ridicule. Comme la cloche allait sonner d’une minute à l’autre et que je ne voulais pas garder tout le groupe dans la classe à cause des fantaisies de [votre enfant], je lui ai donné trois choix :

1. Qu’il retourne simplement s’asseoir à sa place sur une chaise.
2. Qu’il fasse preuve de galanterie en tenant la porte à ses collègues de classe jusqu’à ce que tout le monde soit sorti.
3. Qu’il ait une reprise de temps.

En sortant de la classe le premier, [votre enfant] a délibérément choisi la reprise de temps.

Entre vous et moi, et j’espère que vous en conviendrez, je trouve son choix discutable… J’espère pour vous qu’il ne fait pas la même chose dans des lieux publics!

Anthony Hart Dionne
Enseignant en mathématique et en multimédia.
P.-S. J’espère que ce courriel saura quand même vous faire sourire.


Note : afin de préserver l'anonymat de l'élève, son nom a été retiré de l'anecdote.


dimanche 15 mai 2022

Ni clair, ni blafard

Vous connaissez cette drôle d’impression qu’on a lorsqu’on sort d’un spectacle où la musique était un peu trop forte? On s’est laissé bercé le temps d’une chanson, on s’est fait brasser le temps d’une autre puis on a été ébloui par les éclairages. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas assisté à un spectacle de musique, mais là n’est pas le propos. Quand le spectacle se termine, la musique s’arrête, l’éclairage normal de la salle s’ouvre et malgré le silence en pleine dichotomie avec la musique qui le précédait d’à peine quelques secondes, ça chante encore dans notre tête, ça nous berce et ça nous bouscule encore.

Quand on était enfant, on utilisait la balançoire rudimentaire du pneu accrochée à une chaîne de métal pour simplement tourner. On tournait, tournait et tournait encore puis on demandait à un ami d’arrêter la balançoire brusquement. Immobiles, on tournait encore dans notre tête. C’est comme si notre corps refusait d’arrêter brusquement de vivre quelque chose.

Parfois, je garde cette impression encore pendant des heures après un spectacle. C’est généralement agréable, mais pas toujours. Comme un fâcheux retour de balancier qui nous rappelle que la magie est terminée et que ce qui nous entoure est éclairé par des néons ni clairs ni blafards… juste insipides. Comme si le monde imaginaire coloré dans lequel on avait été transporté s’était transformé drastiquement en parking sous-terrain.

Œuvrer en éducation me contraint souvent à être placé au beau milieu d’une énorme flaque d’opinions, de ragots et de commérages. Empilés les uns sur les autres, je n’arrive plus à percevoir leurs subtilités et ils se transforment en une sorte de gloussement continu. Comme lorsqu’on place l’aiguille d’une vieille radio entre deux postes et que ça griche. Chercher le silence au milieu du poulailler pour mieux réfléchir.

Quand le silence arrive enfin, que ce soit dans ma voiture ou devant la feuille blanche, ça continue de caqueter entre mes oreilles. À force de meubler le silence avec des opinions instantanées, je crains que ma tête refuse d’arrêter brusquement de les entendre…

mercredi 22 décembre 2021

La vente de réfrigérateur ou la confiance aveugle (Partie 3 de 3)

Est-ce que votre réfrigérateur est fonctionnel? Oui.

Est-ce qu’il remplit sa mission de garder vos aliments au frais? Oui.

Est-ce que le vendeur a été sympathique et courtois? Oui.

Est-ce que vos amis et collègues ont raison d’aimer leur modèle semblable au vôtre? Oui.

Tout est correct.

Vous en venez même à la conclusion que c’est vous le problème. Si ce modèle est bon pour tout le monde, pourquoi ne le serait-il pas pour vous?

On vous a présenté un modèle performant, il répond aux attentes et il donne de bons résultats.

C’est ce qui compte!

Les résultats!

Malgré vos petits problèmes de pacotille, vous ne retournerez pas au Magasin pour vous plaindre, car vous manquez d’énergie. Vous ne ferez pas appel à la garantie de vente. Vous passerez les prochaines années à empiler des boîtes de rangement que vous n’avez jamais voulues. Devant vos amis et collègues, vous allez même faire semblant que vous l’aimez. Vous vous dites que c’est moins d’énergie de vous fondre au système et que vous allez vous y habituer et qu’un jour, vous rirez machinalement de votre poivron qui tombe systématiquement lorsque vous ouvrez la porte. « Bong! Ha! Ha! Ha! »

Jusqu’au jour où on vous vendra un nouveau réfrigérateur…

Alors tout est bien qui finit bien!



lundi 8 octobre 2018

Tout compte!

« En ce qui concerne l’évaluation, c’est simple : tout compte! »

C’est la phrase que je dis maintenant depuis deux ans aux élèves qui ont choisi mon cours optionnel d’informatique et/ou mon cours optionnel de multimédia. Mais quand je dis « tout compte », ce n’est pas une figure de style pour dire qu’il y aura beaucoup d’évaluations. Non. Si on fait une activité en classe et que je demande aux élèves de noter des observations, ça compte. Si on fait un exercice pratique en informatique avec Word, ça compte. Si en multimédia on élabore un projet de publicité, du remue-méninges jusqu’à la présentation finale du projet, ça compet! Si on teste comment faire des tableaux croisés dynamiques dans Excel, je collige les travaux, je les corrige et oui, ça compte!

C’est la solution que j’ai trouvée pour éviter qu’un élève ne fasse rien en classe et je dois avouer que ça fonctionne très bien. Trop bien même… Je trouve tellement dommage de devoir faire cela, puisque ça ne reflète pas ma vision de l’apprentissage. Les élèves devraient comprendre que les exercices sont des paliers nécessaires à gravir pour l’obtention et pour l’application d’une connaissance. L’élève devrait comprendre qu’il s’exerce pour son apprentissage et non qu’il récolte des points certificatifs comme dans un jeu vidéo pour se rendre au niveau suivant.

Le principal problème avec ma méthode, c’est que je m’épuise au travail. Pour chaque sprint de fin d’année, en juin, je fais toujours la liste des éléments qui me restent à corriger. Ça me semble motivant… sans négliger que cocher, c’est rassurant! Chaque case correspond à une « pile » de correction et chaque fois que je fais un « X » sur une case, j’ai l’impression d’être un peu plus près des vacances!

En juin 2018, mon tableau ressemblait à ça :

image

En mathématique, j’avais un nombre respectable d’évaluations. Trois examens par groupe pour évaluer deux compétences, c’est normal. C’est la vérification des travaux en multimédia et en informatique qui est incroyablement longue. En mathématique, on dirait que ça va de soi : les élèves savent qu’ils doivent s’exercer pour mieux comprendre.

La question s’impose : pourquoi ne travaillent-ils pas dans les cours optionnels si le travail ne compte pas?

Pistes de questionnement :

· Est-ce une négligence? De la paresse?

Peut-être que l’élève ne veut tout simplement pas faire l’activité. C’est arrivé fréquemment dans mes classes de cours optionnels : les élèves sont présents en classe puisqu’ils doivent atteindre un certain pourcentage de présence pour pouvoir aller à leur bal des finissants. Ils se tiennent à ce moment-là sur la mince frontière du travail strict minimal et finissent par échouer le cours (parfois en refusant même de faire les évaluations). Mais comme ces élèves ont une somme adéquate de crédits afin d’obtenir leur diplôme d’études secondaires,

· Est-ce que c’est la difficulté de l’activité qui est en cause?

Aux extrêmes : l’activité est peut-être trop facile pour l’élève alors il n’y voit pas d’importance ou tout au contraire, l’activité est peut-être trop difficile pour l’élève alors il perd confiance en lui et ne voit pas comment il pourrait s’épanouir en vivant l’échec.)

· Est-ce que le cours ne les intéresse pas?

Si c’est le cas, je suis sans mot… puisqu’il s’agit d’un cours complémentaire optionnel. C’est eux qui ont fait ce choix. Très rarement on place dans ma classe un élève qui obtient son 4e ou 5e choix de préférence.

En faisant appel à des collègues de partout au Québec via un groupe Facebook recensant plus de 26 000 enseignants, j’ai fait plusieurs constats :

- Constat 1 : Très souvent, entre collègues, on comprend mal la réalité pédagogique des autres. Enseigner au primaire n’est pas équivalent qu’enseigner au secondaire. Enseigner dans une grande ville n’est pas équivalent qu’enseigner en région. Enseigner les mathématiques n’est pas la même chose qu’enseigner les arts.

- Constat 2 : On est parfois tellement ancré dans notre routine d’enseignement qu’on est convaincu que de faire le contraire n’est pas… permis. Par exemple, lorsque j’ai posé la question sur le groupe Facebook, on m’a reproché d’évaluer des devoirs faits à la maison… que cette démarche n’était pas pédagogique et qu’il n’était pas réglementaire d’évaluer des devoirs dans un établissement scolaire au Québec. En discutant avec ces personnes, on s’est rendu compte qu’on ne parlait pas de la même chose. Un devoir de mathématique représentant des exerciseurs précis sur la différence de carrés n’est pas la même chose qu’un devoir dans un cours de multimédia représentant le tournage de scènes afin de réaliser un projet de générique d’ouverture. Et oui… il peut être évalué éventuellement. Je n’ai rien trouvé dans la loi sur l’instruction publique disant le contraire. En fait, on dit même : « L’enseignant a notamment le droit […] de choisir les instruments d’évaluation des élèves qui lui sont confiés afin de mesurer et d’évaluer constamment et périodiquement les besoins et l’atteinte des objectifs par rapport à chacun des élèves qui lui sont confiés en se basant sur les progrès réalisés. ». Rappelons-nous au début de la réforme, ces situations d’apprentissage et d’évaluation qu’on nous présentait et qui s’échelonnaient sur une période de quatre semaines!

- Constat 3 : Des enseignants vivant la même situation problématique sont souvent très empathiques, mais très gênés à la fois. Malgré tout ce qu’on peut lire sur notre métier, la grande majorité d’entre nous est très fière d’être enseignant(e)s. D’avouer qu’on échoue, c’est un peu moins glorieux sur notre fierté, mais ça nous permet drôlement d’évoluer en coopération. C’est un peu ça qu’on demande à nos élèves aussi…

J’ai aussi regroupé des solutions suggérées en quelques catégories différentes :

- Solution 1 : Parler aux élèves de l’importance des activités formatives

Au début, j’ai trouvé ça franchement insultant comme piste de solution. À mon sens, ça sonnait prétentieux, parce que ça présupposait que je n’avais jamais d’abord fait cette démarche avant de prendre la décision d’évaluer l’ensemble des travaux. Non, je l’ai essayé. Si les travaux ne comptent pas, ils ne sont pas remis.

- Solution 2 : La vérification aléatoire avec conséquence

Cette solution m’a été proposée pour les « devoirs plus traditionnels » et non pas aux activités en classe ou aux projets s’étalant sur plusieurs cours. Cette démarche consiste, de plusieurs façons possibles, de procéder à la vérification d’un échantillon de devoirs dans la classe. On choisit cinq élèves au hasard dans le groupe en pigeant des noms dans un chapeau ; on choisit une rangée de la classe au hasard ; on vérifie le devoir des élèves qui portent un chandail de telle couleur de la gamme ; bref, toutes les méthodes sont bonnes pour choisir un échantillon d’élèves. L’élève ne sachant pas si son devoir sera sélectionné se sent donc suivi de près. Les élèves n’ayant pas fait leur devoir ont une conséquence (reprise de temps (retenue), récupération obligatoire, copie, travail redonné en double, etc.).

- Solution 3 : L’évaluation aléatoire

Cette démarche ressemble à la précédente, mais peut s’appliquer aux activités faites en classe. Elle consiste à récolter toutes les activités réalisées par les élèves, mais à ne corriger qu’une partie de celle-ci. Cette technique me semble pratique afin de diminuer la surcharge de correction, mais donne tout de même à l’élève une « chance » lorsqu’il ne fait pas ses travaux. Il peut quand même prendre la chance de faire un travail sur deux et quand même bien réussir…

- Solution 3b : L’évaluation aléatoire pondérée

Cette solution est identique à la précédente, mais consiste à pondérer le résultat obtenu à l’évaluation aléatoire selon le nombre d’exercices qui a été remis.

- Solution 4 : Le préalable

En mathématique, c’est ma solution préférée. Sans compter, les travaux doivent être totalement exécutés pour que l’élève puisse faire son examen. Dans mon cas, lorsque les travaux ne sont pas terminés, c’est que je juge que l’élève n’est pas prêt à faire l’examen. Cependant, cela vient avec un lot de responsabilités. Quand l’élève n’a pas terminé ses travaux à temps, il a l’obligation de les terminer avant que je lui donne une reprise et comme il a plus de temps que les autres pour se préparer à l’examen, une pénalité s’impose sur son évaluation.

Alors voilà qu’après toute cette réflexion datant de la fin août j’ai dû prendre une décision afin de bien amorcer mon année scolaire… Et malgré tout le temps passé à me casser la tête sur la solution que j’allais prendre, j’y suis allé avec le statu quo. « Quoi? Il nous a fait lire tous ces mots pour finalement nous dire qu’il n’a pas changé sa méthode? »

Exactement.

Je me suis dit que ma réflexion pouvait tout de même aider mes collègues à prendre une décision lorsqu’ils feront face à la même situation problématique… J’ai pris la décision de tout faire compter quand un élève m’a demandé : « Monsieur, est-ce que ça compte? ». Je lui ai alors demandé pourquoi il me posait la question.

Sa réponse : « Pour savoir si on doit se forcer. »

Pour ne pas m’épuiser au travail, j’ai décidé de faire une correction d’observation et de pondérer les résultats à plus faible échelle que les années passées.

Alors maintenant… Comment fait-on pour transmettre le goût d’apprendre? Comment fait-on pour défaire cette envie de connaître le strict minimum pour devenir carriériste? Comment faire comprendre que l’apprentissage ne devrait pas être une accumulation de points pour se rendre au niveau suivant comme dans un jeu vidéo? Comment fait-on pour déconstruire ces concepts de l’éducation certificative?

samedi 28 octobre 2017

La division par zéro

En mathématique, la division par zéro est problématique puisqu’elle n’est pas définie. Les limites nous permettent de mieux la comprendre.

* * *

Je pense fondamentalement qu’on aspire tous à devenir de meilleures personnes. Plus j’évolue dans le domaine de l’éducation et plus je constate que cette aspiration est intrinsèque en chacun de mes élèves, de mes collègues, de mes patrons, des parents de mes élèves, toutes catégories et générations confondues. Là où les idées divergent, c’est sur la définition de ce que peut être une « meilleure personne ».

Je me désole trop souvent à croire que pour beaucoup trop d’acteurs du monde de l’éducation, « être une meilleure personne » correspond à avoir un emploi payant : une ravissante et grande maison, un chalet bucolique sur le bord d’un lac, une belle voiture luxueuse, un fonds de pension bien garni, etc. En plus, c’est souvent un matérialisme dénué de profondeur intellectuelle : avouons qu’il est rare d’entendre une personne aspirant à la richesse dire que c’est dans le but de garnir une énorme bibliothèque, de se procurer un Steinway pour jouer du Stravinsky ou d’ajouter des films à leur collection des grands classiques du cinéma.

Demandez à des élèves de quatrième ou cinquième secondaire pourquoi ils vont à l’école et vous constaterez que leur réponse concernera quasi systématiquement l’argent ou le prestige.

À un élève vraiment démotivé, il y a quelques années, j’avais posé la question difficile : « pourquoi viens-tu à l’école? » :

- Je vais à l’école pour devenir avocat.
- Ah oui? Tu es passionné par le droit? Les lois?
- Hm? Non, vraiment pas!
- La justice? Tes amis trouvent que tu es de bon conseil? Tu aimes argumenter?
- Ben oui… mais pas tant que ça là…
- Avez-vous fait un débat en français? Comment as-tu trouvé ça?
- Oui, on en a fait un. J’ai haï ça… Ça prend plein d’organisation pis en plus j’étais pas d’accord avec ce que je devais défendre…
- Mais tu sais que si tu deviens avocat, tu vas avoir à faire ça très souvent…
- Ben, au moins, c’est payant.

* * *

Une division est composée d’un dividende, d’un diviseur et d’un quotient. Un dividende est l’élément que l’on divise, le diviseur est celui qui divise et le quotient est le résultat de la division. Observons la variation d’un quotient par rapport à celle d’un diviseur dont on diminuera la valeur graduellement :

image

Plus le diviseur se rapproche de zéro, plus le quotient est grand. Certaines personnes poseraient probablement l’hypothèse que lorsque le diviseur est zéro le quotient d’une division est l’infini…

* * *

Leurs parents et leurs enseignants leur ont répété depuis qu’ils sont tout petits : « Si tu ne vas pas à l’école, tu n’auras pas d’emploi et tu ne gagneras pas d’argent. » Cette phrase s’apparente à celle-ci, que j’ai entendue de nombreuses fois depuis que j’enseigne : « Va à l’école, sinon tu vas travailler au McDo toute ta vie! ». Cette phrase conduit malheureusement la réflexion de l’enfant vers une école profitable exclusivement au monde du travail.

* * *

Tentons de faire le même exercice avec des diviseurs négatifs qui se rapprochent de 0.

image

Plus le diviseur se rapproche de zéro, plus le quotient est petit. Certaines personnes poseraient probablement l’hypothèse que lorsque le diviseur est zéro le quotient d’une division est moins l’infini…

* * *

Je ne détiens pas la solution.

Affecté par une société qui rejette la culture générale et la curiosité au profit de l’enrichissement et du bien matériel.

Las d’une éducation contradictoire qui cherche à soigner son image en souhaitant à la fois la neutralité de ses employés et l’émancipation de ses élèves.

Saturé de voir ces parents astiquer leur enfant comme s’il s’agissait d’un trophée que l’on exhibe devant la visite.

Épuisé de ces gens qui associent la marque d’une voiture avec la réussite ou un veston griffé avec le succès.

Écœuré par ces valeurs superficielles au dénominateur.

Tanné de ne pas détenir de solution.

mercredi 25 octobre 2017

Banque

Œuvre de fiction

Monsieur Loiselle est un enseignant passionné qui enseigne à des élèves ordinaires. Il transmet depuis une trentaine d’années son amour de la langue en réservant une quinzaine de minutes à chacun de ses cours en parlant de l’étymologie d’un mot en particulier.

Huit heures moins cinq. La première cloche sonne. C’est le signal donné aux élèves afin qu’ils se présentent à leur cour. Conditionnement de Pavlov. Ça bourdonne, tout va vite. Sauf dans la classe de Monsieur Loiselle : c’est le calme avant la tempête. Mis à part le froissement des pages du journal que monsieur Loiselle tourne soigneusement et l’aspiration peu ragoûtante de sa dernière gorgée de café, aucun autre son ne se fait entendre.

Huit heures deux. Les élèves discutent encore, les pattes des pupitres grincent et monsieur Loiselle dépose son journal. Il écrit le mot « banque » au tableau. Comme monsieur Loiselle est un verbomoteur incomparable, ses élèves ont l’impression d’avoir un congé de cours durant ce temps-là. Or, Monsieur Loiselle sait très bien qu’avec son happening, il contribue à enrichir la culture générale de son public. Il sait que ses collègues disent dans son dos que c’est racoleur, mais il s’en moque bien.

À l’avant de la classe il colle trois chaises comme pour en faire un banc. Il demande à un élève volontaire de s’installer sur une des chaises. En imitant l’accent italien, il se présente à l’élève en lui disant qu’il peut lui prêter de l’argent à un certain taux d’intérêt.

Huit heures quatre. On cogne à la porte : un élève en retard. Monsieur Loiselle sort de son personnage pour aller répondre. Billet, retard non motivé, retard à consigner dans le dossier informatisé de l’élève, retenue le soir à donner à l’élève, message au dossier de l’élève pour aviser les parents.

Huit heures sept. Le groupe attend. Monsieur Loiselle reprend son personnage en sortant un billet de cent dollars et en proposant à l’élève de lui prêter. On cogne à la porte à nouveau. Un autre élève en retard. Billet, retard motivé : « appel mère OK », retard motivé à consigner dans le dossier informatisé de l’élève. Tant qu’à y être, aussi bien consigner les absences. Josée est absente.

Huit heures dix. Le groupe attend. Monsieur Loiselle reprend son personnage et malgré sa grande expérience, il en oublie un peu où il était rendu. On cogne à la porte une troisième fois. Josée. Monsieur Loiselle abandonne son activité traditionnelle, le groupe ne suivait plus de toute manière.

Billet, retard non motivé : « mais mon père va motiver ce soir », absence à transformer en retard non-motivé dans le dossier informatisé de l’élève note sur un post-it : « vérifier motivation Josée ». Confiant, il espère tout de même que quelques-uns ont compris que les banquiers lombards du nord de l’Italie accomplissaient leur travail dans des lieux ouverts et s’installaient sur des bancs.

Quinze heures cinq. Vérification des motivations. Retard non motivé. Reprise de temps à préparer.

Pour des gens qui ont soi-disant toujours tort, ils accaparent beaucoup d’attention, ces absents…

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vendredi 23 juin 2017

Lettre à Sarah Parent-Roy

Chère Sarah, je veux premièrement te présenter. Tu es un personnage fictif qui m’a été inspiré par plusieurs de mes élèves au courant des dernières années, mais aussi par des histoires racontées par des collègues et des trucs lus dans les journaux. Je ne voudrais pas citer « Les Respectables », parce que ça serait d’un goût douteux, mais « toi, tu es un amalgame ». Tu ne te reconnaîtras pas puisque j’ai pris la peine de modifier les détails des circonstances, mais les événements sont presque arrivés ainsi.

Tes parents sont les Parent-Roy. C’est surtout d’eux que je veux te parler. Si je m’adresse à toi, plutôt que directement à eux, c’est que je pense qu’il est trop tard pour changer leur comportement. Malgré cela, si je peux au moins te faire prendre conscience de la mauvaise conduite qu’ils ont eue envers toi, peut-être que tu ne les répéteras pas le jour où tu auras toi-même des enfants qui iront à l’école. De plus, c’est une manière détournée de m’adresser à eux indirectement : ils sont si obnubilés par ta personne qu’à leurs yeux une lettre qui s’adresse à toi aura plus d’impact qu’une lettre qui s’adresse à eux…

Un jour, tu faisais la fofolle dans la classe puis ça m’énervait. Même si je te demandais d’arrêter, tu continuais. Puis, je t’ai demandé de rester à la fin du cours et comme j’étais dans ton chemin, tu es sortie de la classe en me poussant. Je n’étais pas blessé, bien sûr, mais tout de même à l’envers de voir qu’une élève de cinquième secondaire puisse avoir si peu de respect pour son enseignant. Nous avons rencontré la direction avec tes parents puis le directeur t’a demandé de sortir un temps pour qu’on discute seulement avec eux quelques instants. J’ai eu cette discussion avec ton père (P) et ta mère (M) :

- (P) Vous savez monsieur, ma fille ne vous a pas poussé.
- (A) Oui, je vous assure, elle l’a fait devant tous les élèves de la classe.
- (M) Non, ce que mon mari essaie de vous indiquer, c’est que Sarah nous a expliqué qu’elle ne vous a pas poussé. Nous connaissons très bien Sarah et elle ne nous ment jamais.
- (A) Je ne suis pas certain de vous suivre là. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’elle m’a poussé. Ma collègue était dans le corridor et elle a vu Sarah me pousser. Il y avait des témoins.
- (P) Peu importe si ce que vous me dites est vrai, pour Sarah, dans sa tête, elle est convaincue qu’elle ne vous a pas poussée. C’est pourquoi elle ne vous fera pas d’excuses.

Tu vois… Tes parents ont un tel respect pour toi qu’ils sont prêts à endosser tes mensonges à leur place.

Si l’amour rend aveugle, l’amour filial flirte avec la mythomanie.

Ça me rappelle une autre fois où tu n’avais pas fait ton devoir pour la troisième fois en peu de temps. Tu étais plus jeune, en première secondaire et tu as reçu un travail supplémentaire (la copie du règlement de l’école dans l’agenda, par exemple). Le soir, ta mère m’écrit un courriel. En gros, ça va comme suit (je t’épargne les fautes d’orthographe) :

« Bonjour monsieur, Je vous écris pour vous aviser que Sarah ne fera pas sa copie puisque si elle n’a pas fait son dernier devoir, c’est de ma faute. Nous sommes en train de faire des rénovations puis Sarah a eu du mal à dormir. Merci de votre compréhension. »

Ces courriels m’impressionnent chaque fois, car ils débordent de paralogismes. En plus, qui me prouve que c’était bien ta mère qui avait envoyé ce courriel? C’est peut-être moi qui manque d’empathie ou le courriel qui manque d’informations, mais je me suis contenté de répondre à ta mère qu’elle ne devrait pas prendre le blâme à ta place puisque nous avions eu du temps en classe pour faire ce devoir et que tu avais accumulé trois devoirs non faits. Ça arrive de ne pas faire ses devoirs pour une bonne raison : c’est pourquoi je laisse une première et deuxième chance avant de donner des conséquences.

Le lendemain matin, tu n’avais pas fait ta copie et ta mère s’est pointée à l’école, devant mon local pour m’interpeller avant la première période de cours. Elle était arrivée avant moi, papiers à la main.

- (M) Bonjour, je suis la mère de Sarah, on s’est écrit hier.
- (A) Bonjour, enchanté. J’espère que je me suis bien exprimé hier, vous avez compris la situation?
- (M) Oui, tout à fait, je voulais m’excuser d’ailleurs. Vous ne pouvez pas savoir, mais quand une mère voit pleurer sa fille, c’est toujours difficile… et je comprends tout à fait votre position. Sarah en était à son troisième devoir non fait. C’est pourquoi je vous remets sa copie. C’est moi qui l’ai faite.

Tu as bien lu Sarah. Ce matin-là, ta mère a fait ta copie à ta place. Si tes larmes n’étaient pas celles du crocodile, elles étaient celles d’une élève de première secondaire voulant fuir l’adversité. Ça a touché le cœur de ta mère, tu as réussi à la faire sentir coupable de trois devoirs non faits, puis tu l’as sans doute remerciée de t’écouter et te comprendre. Ça t’a consolé et ça a flatté l’ego de ta mère.

De La Fontaine disait dans le Corbeau et le Renard : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »

Tu as vécu une panoplie d’anecdotes comme celle-là : tes parents ont déjà motivé une absence à un cours x pour que tu étudies pour un cours y… Ils ont déjà demandé à tes enseignants de ne pas enseigner de nouvelles notions lorsque tu étais absente… Ils ont demandé à tes enseignants de modifier la date d’un examen parce que vous partiez en voyage…

Une fois, tu as fait du plagiat. Dans un examen, dans ton dictionnaire, tu as soigneusement collé un texte qui provenait de l’Internet. Ton jeune âge et ton manque d’expérience t’ont trahi : préalablement, tu as saisi les mots clés de la question sur Google et tu as pris le premier site qui est sorti. Je m’en suis rendu compte immédiatement après une recherche de deux secondes. Tu as obtenu la note de « 0 » pour ton examen.

Tes parents sont alors débarqués à l’école, avec cape et caleçon par-dessus leurs collants moulants comme de grands superhéros de la justice et de l’équité. Super-parents! Générique!

Chanson thème (sur la mélodie du thème de Pokémon) :

« Je serai le meilleur défenseur,
Pour tes prouesses, mon enfant,
Je te porte toujours près de mon cœur,
Oui, c’est moi! Super-parent!

Tu ne seras jamais victime,
Tu ne seras jamais mécontent,
J’aurai le dessus sur tous les crimes,
Oui, c’est moi! Super-parent! »

Super parent

Fin du générique. D’accord, j’admets que je romance un peu ici. Dans le bureau de ton directeur (D) d’unité, ils ont réclamé de me rencontrer. Ils refusaient que je te donne la note de 0% pour ton examen. Voici la discussion que j’ai eue avec ta mère (en passant, cette fois-là, ton père n’a pas dit un mot) :

- (M) Ce n’est pas juste que Sarah ait 0% pour une toute petite erreur!
- (D) Ce n’est pas la première année de Sarah à l’école. Elle connaissait le règlement depuis longtemps et malgré tout elle a copié son travail. Elle doit subir la même pénalité que les autres.
- (M) – En s’adressant à moi – Mais c’est injuste, car elle n’a pas plagié la totalité de son travail, vous devriez au moins corriger la partie qui n’a pas été plagiée.
- (A) Soyons honnêtes, son examen compte pour 20% de la compétence 1, qui elle compte pour 40% de la première étape qui elle, compte pour 20% de l’année. L’examen représente 1,6% de l’année. La pénalité de Sarah sera simplement symbolique.
- (M) : Je comprends que ça ne représente pas beaucoup, c’est pour le principe!

Le principe. Nom masculin. « Proposition, posée et non déduite, qui sert de base dans un raisonnement. » Source : Dictionnaire Antidote. La base du raisonnement de ta mère est donc de compartimenter une faute pour appliquer une pénalité uniquement sur les sections fautives. Prenons une balade en voiture d’une heure. On trouverait cette situation absurde dans cette analogie : « Monsieur l’agent, j’ai peut-être roulé à 140 km/h sur l’autoroute, mais seulement durant une minute de mon voyage. Donc je devrais avoir une contravention d’une valeur d’un soixantième de la contravention habituelle. » Le principe devrait plutôt être d’appliquer la même règle pour tous : dès qu’on vous prend à dépasser la limite permise, on vous donnera une contravention. Dès qu’il y a un plagiat, la note est de 0%. Le principe.

Cette fois-là, ta mère a gagné parce que je n’avais plus d’énergie à canaliser pour un symbole « anti-plagiat » qui, de toute manière, était dilué par la société de consommation dans laquelle tu vis. Avec le piratage de la musique, de la littérature et du cinéma ; avec ces politiciens qui reprennent mot pour mot les discours des autres et réussissent à se faire élire ; avec l’affaire Claude Robinson… difficile de te faire comprendre pourquoi le vol de la propriété intellectuelle est si nauséabond.

Sarah, il y a plein d’anecdotes comme celle-là qui existent à ton sujet et au sujet de tes parents. J’aimerais te dire que tu es intelligente, que tu es belle et que tu es capable. Mais ça, tout le monde te l’a toujours dit.

Sans te dire le contraire, j’aimerais plutôt t’apprendre que c’est normal à l’école, comme dans la vie en général de faire des erreurs, de se trouver moche puis d’en arracher. Apprends à te relever de ça. Ça fera de toi une femme beaucoup plus forte et épanouie. Tu auras plus de courage quand viendra le temps d’affronter les moments difficiles. Tu auras le privilège de pouvoir remettre en question certaines de tes décisions.

Et à ce moment-là, vêtue d’une cape et d’un caleçon par-dessus tes collants moulants, tu seras Super-Sarah!

mardi 20 juin 2017

Esclaves

L’école devrait avoir comme mandat de rendre ses élèves plus libres. Elle devrait les aider à penser par eux-mêmes et à avoir un meilleur esprit critique.

Pessimisme en voyant cette œuvre. Je n’en connais malheureusement pas l’auteur…

Esclave du mercantilisme.

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mercredi 7 juin 2017

La brosse à dents en classe : pour ou contre?

Pour mes amis qui ne sont pas en enseignement, je vous apprends sûrement que la nouvelle mode chez les élèves, depuis quelques mois, est d’apporter leur brosse à dents en classe. Ce sont de nouvelles brosses à dents électriques, beaucoup plus petites que celles qu’on connaît à ce jour qui peuvent servir aussi de crayons, de stylos, de gomme à effacer, d’ustensiles, etc.

Grâce à un écran déroulant sur le côté du manche, on peut lire quelques statistiques : combien de fois on se brosse les dents par jour, quels sont les risques que l’on développe des caries, etc. Comme l’appareil est muni d’une caméra vidéo et de plusieurs senseurs, une application de correction facilite l’écriture du français avec l’outil « crayon ». Il y a aussi un compteur de calories qui leur permet d’être conscients de leur alimentation avec l’outil « ustensiles ». Un véritable couteau suisse moderne!

Cependant, depuis l’apparition de cet appareil, je constate que mes élèves passent de plus en plus de temps à se brosser les dents… machinalement, sans réfléchir à ce qu’ils font. Ils ne se soucient plus de leur santé dentaire, ils ne font qu’accumuler de bonnes statistiques afin de les comparer à celles de leurs confrères de classe. Et évidemment, je ne peux garder sous silence toute l’intimidation que vivent les élèves qui n’utilisent qu’une brosse à dents standard.

Évidemment, en classe, l’utilisation de la brosse à dents est interdite, mais comme l’objet est petit et peut se confondre avec un simple crayon, il est très difficile d’intervenir systématiquement avec chaque élève qui sort sa brosse à dents. Vous vous leurrez si vous croyez qu’il est facile de les repérer : dès que vous avez le dos tourné, ils sortent leur brosse. Après, retournez-vous et essayez d’identifier l’élève qui avait activé illégalement son appareil… Même Luc Langevin en serait incapable…

L’administration de mon école a bien tenté d’interdire totalement la brosse à dent au sein de son établissement, mais plusieurs parents se sont plaint : « Comme puis-je m’assurer de la santé dentaire de mon fils si je ne peux pas suivre ses statistiques en ligne ?», demandait une mère, inquiète. « Nos jeunes sont nés avec cette technologie entre les mains et elle fait partie intégrante de leur quotidien. En tant qu’enseignants, vous devrez vous adapter à cette nouvelle réalité. C’est un changement de culture! », affirmait un autre parent.

Pour mes amis qui ne sont pas en enseignement, cessez d’y croire, car c’est faux. C’est mon invention. Il n’y a pas de brosse à dents électrique en classe. Par contre, chaque année, il y a un nouveau gadget qui apparaît dans nos classes.

Je fais une parenthèse ici, mais dernièrement, les élèves se sont procuré des « finger spinners ». Jusqu’à maintenant, je n’en ai vu que trois dans mes classes, mais si j’en crois mes collègues du primaire, bientôt, presque tous les élèves en auront un. Je ne comprends vraiment pas l’attrait de ce jouet : de mon point de vue, c’est un roulement à billes. Les élèves font tourner leur bébelle et la regardent, hypnotisés… Cette mode sera probablement éphémère. Vous vous rappelez qu’au mois de septembre, on parlait de Pokémon Go? Ça ne fait même pas un an! En 2006, les filles dans mes classes avaient toutes un petit miroir et se maquillaient pendant les cours. Cette mode n’existe plus.

Parenthèse close. Revenons aux téléphones cellulaires, car c’est surtout de ça que je voulais parler. Je crois ne pas me tromper si je dis que plusieurs écoles secondaires au Québec, plusieurs Cégeps et probablement plusieurs Universités se questionnent sur l’utilisation du cellulaire en classe. « Le téléphone cellulaire dans nos établissements : pour ou contre? »

Rappelez-vous qu’il y a quelques minutes, vous trouviez complètement absurde que des élèves aient une brosse à dents en classe… Non seulement on se dit que l’objet n’a pas sa place en classe, mais on ne comprend même pas comment il a pu y entrer! Pourquoi un élève aurait eu l’idée farfelue d’apporter une brosse à dents en classe? Ou une corde à danser? Ou un roulement à billes? Ou une bicyclette?

Selon cette étude (http://cep.lse.ac.uk/pubs/download/dp1350.pdf) le fait de bannir les téléphones dans les écoles (pas seulement en classe, mais bien dans l’école complète) aurait un impact positif sur les résultats académiques des élèves.

J’ai donc décidé de faire ma propre recherche. Elle n’a rien de scientifique et elle est probablement biaisée. J’en prends et j’en laisse, mais j’ai fait un petit sondage auprès de 30 élèves de cinquième secondaire et les résultats me surprennent… mais plutôt que de parler de ceux qui me surprennent, commençons par ceux qui ne me surprennent pas.

La majorité des élèves au secondaire ont leur téléphone cellulaire sur eux, dans tous les cours, même si c’est interdit (je salue d’ailleurs leur honnêteté, même si plus tard dans ce texte, j’en douterai…). Ils ne veulent pas le laisser dans leur casier. En moyenne, ils consultent leur téléphone de 2 à 3 fois par cours.

Je leur demande s’ils considèrent qu’ils ont une concentration fragile (par exemple, s’il y a un bruit qui vient de l’extérieur de la classe, si quelqu’un tousse, si quelqu’un échappe quelque chose par terre) et leur réponse est claire : oui, ils ont une concentration fragile.

Ensuite : est-ce que votre cellulaire nuit à votre concentration? C’est presque unanime! Non.

Est-ce que votre cellulaire nuit à la concentration d’un voisin? Là, on reconnaît que c’est probable, mais sans plus... L’opinion est mitigée.

Allons-y avec mes surprises : Qui contactez-vous le plus souvent durant un cours? Ce sont… les parents. Les élèves parlent avec leurs parents dans nos cours. Oups! Erreur! Quand lors des visites de parents, on remet en question la concentration de l’élève, je vais peut-être maintenant poser la question : « avez-vous déjà contacté votre enfant pendant un de ses cours, via messagerie texte ? »

Autre surprise : l’application la plus utilisée (je m’attendais à Messenger, Facebook ou simplement la messagerie texte) est Snapchat dans ma classe en cinquième secondaire. Peut-être est-ce parce qu’ils croient avoir un plein potentiel sur leur anonymat? Ce n’est probablement qu’une mauvaise hypothèse.

Troisième surprise : Pourquoi sont-ils si accroc à leur téléphone cellulaire? Parce que si JAMAIS il y a une URGENCE ils pourront rapidement réagir! Honnêtement, je les croyais plus honnêtes. (J’apprécie ma dernière phrase autant que vous…) Seulement trois élèves sur 30 ont avoué être dépendants de leur téléphone cellulaire. Les autres n’en ont pas besoin, mais l’ont toujours sur eux. (Rappelons ici que le règlement est qu’ils n’ont pas le droit d’un téléphone cellulaire en classe…) Ça voudrait dire que la majorité de mes élèves de cinquième secondaire consultent leur téléphone dans tous leurs cours de 2 à 3 fois par cours (ils durent 1h15) pour s’assurer qu’il n’y a pas d’urgence. Il y a beaucoup d’élèves angoissés dans nos classes… y aurait-il un rapport?

Mon sondage n’est pas scientifique. Mon sondage est biaisé. Tant pis. J’ai quand même appris une chose : mes élèves malades et sont dans leur phase de déni. J’y reviens après ma deuxième parenthèse…

Deuxième parenthèse : Mon père, qui est un enseignant retraité passionné qui continue de faire de la suppléance 6 ans après sa retraite (maudit malade, direz-vous!), gérait durant ses surveillances le port de la casquette dans l’école. C’était la mode : tous les élèves avaient une casquette et craignaient de montrer leurs cheveux dépeignés devant tout le monde… Vous imaginez la honte? Dans les années 90, ne pas avoir la tête remplie de gel mouillé? C’était ça, la honte… Bref, en entrant dans l’école, les élèves devaient enlever leur casquette. Nuance… On ne l’interdisait pas, il ne fallait pas la porter. On l’enlevait en rentrant dans l’école. Ce petit geste appelait au respect.

Ce règlement existe encore, mais comme la nouvelle mode des garçons est d’avoir un chignon mou – comme celui qu’avait la grand-mère dans Passe-Partout, d’ailleurs! – sur le dessus de la tête, la casquette est moins populaire. Mais quand les élèves entraient dans l’école, les surveillants ne faisaient qu’un geste : celui de celui qui retire sa casquette invisible. (J’apprécie ma dernière phrase autant que la dernière fois!) Bref, il y avait un règlement et il était appliqué à l’entrée de l’école : range ça, parce qu’en rangeant ça, tu es respectueux. Si le règlement était applicable en 1999, quand j’étais en secondaire 4, il est sûrement applicable aujourd’hui! (Argument archaïque dira-t-on…)

Fin de la parenthèse. Dans la maladie, il y a plusieurs phases avant d’y arriver à l’acceptation : d’abord le choc (oh… ce téléphone est merveilleux!), ensuite, il y a le déni (ce téléphone est merveilleux, mais je n’y suis pas du tout dépendant. Je peux arrêter de texter quand je veux!), ensuite le désespoir (il n’y a rien à faire, je vais rester accroc… ça doit être à cause des autres ou de la surprotection…), quatrièmement il y a le détachement (au fond, ce n’est pas si grave si j’ai un cellulaire qui date de l’an passé…) et finalement, il y a l’acceptation (je vais laisser mon téléphone cellulaire chez moi. S’il y a une urgence, mes parents peuvent contacter l’école sans problème).

Bref, ça fait déjà 1550 mots et je ne vous ai pas apporté de solutions. Je suis désolé, car ma piste de solution s’arrête là. Par contre, je suis optimiste, puisque dans la maladie, suit toujours une phase d’acceptation. Je l’attends avec espérance.


lundi 24 avril 2017

Jonathan, Che Guevara et l’odeur du gazon

Vous aviez neuf ans et c’était l’été. Votre mère préparait des épis de maïs et juste avant de souper, vous alliez vous baigner dans votre piscine hors terre circulaire avec les amis du quartier. Pendant ce temps votre père vous surveillait en tondant le gazon. Ça sentait le chlore et l’herbe fraîchement coupée. Après une sempiternelle partie de « Marco Polo », vous vous mettiez à tourner dans la piscine... De plus en plus vite, sans trop vous poser de question. Puis vous arrêtiez de nager en vous laissant flotter, tout en suivant le courant que vous veniez de créer.

Votre père avait rangé sa tondeuse et suivre le courant, c’était reposant. Surtout après avoir hurlé frénétiquement « Marco » et « Polo » afin d’enterrer le bruit de la tondeuse de votre père pendant des heures. C’était tellement reposant, que votre mère, inquiète de ne plus vous entendre vous égosiller, sortait sur la galerie afin de vérifier qu’aucune noyade n’avait été répertoriée.

Il y avait toujours le petit voisin désagréable qui nageait dans le sens contraire pour défaire le courant. Le marginal de l’afflux. Le flot contre les flots. Le Che Guevara de la baignade. Jonathan.

Il allait chercher son plaisir dans la colère des autres. Son enchantement était inversement proportionnel à celui des autres. Il tirait plaisir de nous voir rager.

Je me sens comme ça dernièrement dans mes cours. Et c’est comme ça chaque année au mois d’avril. Je généralise probablement, mais il y a clairement une corrélation... On s’est époumoné toute l’année et on arrive bientôt au mois de mai. On a fait des devoirs, des préalables, on a accumulé des résultats. On a fait du courant. On pourrait le suivre, doucement, en attendant de se régaler d’épis de maïs… Mais il y a toujours un Jonathan qui joue au casse-cul : il ne fait pas ses devoirs, il apporte son cellulaire en classe, il ne travaille pas, il parle fort, il dérange les autres, il rit pour rien, il ne rit pas quand c’est drôle. Et tout, ça il le fait par exprès.

Il nage dans le sens contraire du courant en tirant plaisir de me voir rager.

mercredi 15 mars 2017

Juste attendre

Voici ce qu’écrivait Line Raymond, enseignante en mathématique au Cégep il y a quelques semaines : « Quand il faut sans cesse ramener à l'ordre une classe, c'est que soit les étudiants ont compris et qu'ils s'ennuient, soit qu'ils se moquent du cours et qu'ils s'amusent. Y a rien comme une évaluation pour en connaître la réponse. »

Je ne sais pas trop comment vous présenter Line, puisqu’à la base, c’est une ancienne prof… Mais je n’aime pas la présenter comme ça puisqu’elle m’a enseigné le calcul avancé en 2002 pendant 15 semaines. Pendant ces mêmes 15 semaines, elle m’a aussi accompagné, avec son collègue maintenant retraité François Laflèche dans mon projet intégrateur de fin de session. Grâce aux magies de la technologie, on a gardé contact et avec les années on a discuté musique, pédagogie, drôleries, on a blogué, on a même composé une chanson! On a tenté d’écrire une nouvelle littéraire sous forme de cadavre exquis et on a abandonné le projet. Elle m’a fait lire Normand Baillargeon. Tout ça depuis 2002. Je ne renie pas les 15 semaines où elle m’a enseigné, mais je retiens beaucoup plus des 15 années qui ont suivies.

Bref, on se situe quelque part entre des amis qui ne se voient jamais et de très bons collègues qui ne travaillent pas ensemble!

Bon, maintenant que les présentations sont faites, je reviens à ça : « Quand il faut sans cesse ramener à l'ordre une classe, c'est que soit les étudiants ont compris et qu'ils s'ennuient, soit qu'ils se moquent du cours et qu'ils s'amusent. Y a rien comme une évaluation pour en connaître la réponse. »

Cette réflexion me revient constamment en tête depuis, je crois, mon premier mois d’enseignement : et si les élèves qui dérangent, au fond, étaient lassés de mes longues explications parce qu’ils ont déjà compris? Je crois que le fait d’enseigner l’informatique cette année – une nouvelle matière pour moi – m’a permis de répondre partiellement à cette question.

Nous avons commencé à programmer des pages en HTML. Le code est assez simple, mais j’y vais lentement afin de m’assurer que les élèves comprennent comment ça fonctionne. J’utilise une méthode de travail pratique que j’ai calquée sur… les cours en design graphique que j’ai suivis. Quand j’apprenais à utiliser le logiciel Photoshop, au début, je trouvais ça long : les exercices pratiques étaient très, très, très faciles. Je voyais mes voisins de classe, dix ans plus jeunes, surfer sur Facebook pendant ce temps et je me disais qu’ils étaient probablement très doués. Par leur attitude nonchalante, ils réussissaient à rayonner auprès des autres! Quelques cours plus tard, alors que c’était plus difficile, ils se sont mis au travail et avaient du mal à suivre. Sans vouloir me vanter, de mon côté, j’avais réussi à garder le rythme.

Dans le cours que je donne, j’ai expliqué la semaine dernière comment programmer des tableaux en HTML : comment fusionner des cellules, comment faire une ligne d’en-tête, comment fusionner des colonnes, etc. Pendant ce temps, je voyais des élèves faire autre chose, mais tout de même en approfondissant leurs connaissances dans le domaine, ce que je trouve tout de même remarquable! Pendant que j’enseigne la programmation des tableaux, eux vont fouiller sur le langage CSS et JavaScript, c’est fort! Ça ne m’arrive pratiquement jamais en mathématique. Jamais un élève ne faisait des recherches sur les séries de Fourrier alors que j’enseignais comment faire la preuve de la formule des zéros de la fonction quadratique!

Non. En mathématique, j’ai compris que dès qu’un problème prend plus que trois étapes de résolution, même si on l’enseigne, même si on leur fait découvrir, même si on le fait enseigner par les pairs, quand arrive le temps de corriger le problème afin de vérifier si toute la démarche est bonne, la moitié de la classe a perdu l’attention. Peut-être plus.

Ça parle. On ramène à l’ordre. Ça rit. On ramène à l’ordre. Ça chiale. On fait une blague, puis on ramène à l’ordre. Ça lance un avion en papier. On ne fait pas de blague, on est insulté, puis on ramène à l’ordre. Ça se lève pendant qu’on est en train de donner les dernières instructions du cours, juste avant que ça sonne… On est insulté, on compare le groupe à un troupeau de vaches puis on ramène à l’ordre.

Personnellement, je me sens souvent insulté lorsque je ramène à l’ordre des élèves qui ont l’âge d’avoir des responsabilités d’adultes. Ça, c’est un autre sujet.

Ensuite, on fait une évaluation. En informatique, c’est frappant! Les élèves qui semblaient se débrouiller le mieux échouent en théorie… Et de la théorie à choix de réponse toute bête en plus! En mathématique, c’est difficile de nuancer, puisque souvent, l’élève qui n’a pas compris aura laissé une page blanche.

Alors… ces élèves qu’on ramène à l’ordre, ce sont des doués ou des loques?

Voici ma conclusion toute simple : ce sont des personnes qui n’ont jamais appris à être patientes.

C’est tout.

Ils n’ont jamais appris à attendre en ligne sans se divertir avec leur téléphone intelligent.

Ils n’ont jamais appris à faire un voyage en voiture sans regarder de film.

Ils n’ont jamais appris à regarder les éclairs dehors lors d’une panne d’électricité.

Ils n’ont jamais appris à laisser murir une idée. Parce qu’une idée, en 2017, il faut la dire tout de suite, car celui qui parle le plus rapidement a généralement le dernier mot! Comme si la répartie primait sur la réflexion…

Ils n’ont jamais appris à attendre.

Juste attendre.

Attendre en écoutant le fil des idées. En se questionnant. En se remettant en question. En se rappelant. Laisser notre mijoteuse cervicale à cuisson lente pendant des heures. Laisser braiser les idées à feu doux.

Est-ce générationnel? Pas du tout. Il y a un paquet d’X et de baby-boomer comme ça… Ils ont tous en commun le fait de ne pas avoir appris à être patients. Les X impatients n’ont jamais appris à finir les jeux vidéo sur Nintendo sans utiliser de codes qu’ils trouvaient dans des revues spécialisées et les boomers impatients n’ont jamais appris à attendre que la ligne soit pointillée avant de dépasser sur l’autoroute.

Ce qui est peut-être générationnel, c’est le fait de ne pas constater qu’être impatient, ce n’est pas trop poli et ça manque un peu de décorum.

La prochaine question : comment est-ce que ça s’enseigne, être patient?

mercredi 22 février 2017

Quarante piasses

Je fais un projet dans mon cours de multimédia qui est sous forme de concours. Le projet déborde un peu de l’évaluation et dénote un côté compétitif. Quand la compétition est saine, elle donne une certaine source de motivation et c’est pourquoi je ne suis pas toujours contre. Peut-être plus particulièrement dans le domaine des arts, car une œuvre ne fait jamais l’unanimité et je crois qu’un artiste est toujours plus lucide s’il est humble.

Bref, le travail est de créer la page couverture de l’agenda de l’an prochain. Le gagnant (ou l’équipe gagnante) aura la chance de voir leur travail sur l’agenda de l’an prochain (comme ils seront au Cégep, on leur remettra une copie, évidemment) en plus de gagner un certificat cadeau de 40$.

Je vois personnellement ce certificat cadeau comme un droit d’auteur. Nous utiliserons leur œuvre, la copierons plus de 1000 fois sur un agenda qui sera vu tous les jours par tous les étudiants de l’école. Ce n’est pas rien et pour moi, le droit d’auteur est un concept essentiel à enseigner au secondaire. Je veux être bien clair : il ne s’agit pas d’un travail normal, il s’agit d’un travail qui sera réutilisé, imprimé et publié. L’utilisation de leur œuvre mérite un prix, à mon avis.

… Quarante dollars. Pour leur faire comprendre la notion de droit d’auteur. Je pensais que c’était pour être suffisant. Peut-être pas…

Je cherchais donc un certificat cadeau en lien avec le cinéma ou la télévision et j’ai proposé à mes élèves un certificat cadeau de 40$ pour le service Netflix. Déjà que je pilais sur certaines de mes convictions (car Netflix ne pait pas de taxes/impôts au Canada – beurk! – et ne présente presque aucun contenu québécois – re-beurk!), j’ai fait face à un autre problème… qui m’a déçu… encore une fois…

- Oui, mais… monsieur, on a tous déjà Netflix.

- Ah! Ben c’est parfait, lors de votre prochain abonnement, vous pourrez avoir quatre mois payés par votre certificat cadeau et si jamais vous êtes deux, ça vous fera deux mois chacun… à la limite, prenez-vous un abonnement 2 écrans et profitez tous deux de 4 mois!

- Ben non… c’est pas nous qui paye…

- C’est vos parents?

- Ben oui!

- Mais si jamais vous déménagez l’an prochain, le certificat cadeau va être encore bon, vous pourrez l’utiliser.

- Nos parents vont nous payer encore Netflix monsieur…

- Ah… Donc, un certificat cadeau de 40$ pour Netflix, ce n’est pas vraiment une paye?

- Non… C’est une paye pour nos parents.

- Ok… Je vais réfléchir à ça.

Alors je réfléchis. D’autres élèves m’ont dit qu’ils utilisaient un même compte Netflix pour toute la famille élargie. Tante, oncle, cousin, voisine, etc. On est loin de la compréhension des droits d’auteurs…

Au secondaire, ne travaillant pas, quand j’allais au cinéma, c’était souvent mes parents qui payaient. Je me rappelle en secondaire 5 avoir gagné une entrée gratuite au cinéma pour mon assiduité scolaire. Ce n’était pas grand-chose, mais j’étais content… Il me semble que jamais je ne me suis dit que le certificat n’en valait pas le coût parce que mes parents me payaient des sorties et que je ne maximiserais pas mes profits…

Merde, un certificat-cadeau Netflix, ce n’est pas non plus 40$ de rabais sur un REER!

Hm! Un REER! C’est peut-être ça la solution…

Ça me déprime un peu…

dimanche 18 décembre 2016

Des vidéos de p’tits chats (ou l’ineptie volontaire)

« Monsieur? On peut-tu r’garder des vidéos de p’tits chats à’ place? »

Je pense que c’est cette phrase qui m’a le plus bouleversé.

Ça m’a mis à l’envers.

Attendez… Je vous explique le contexte. Dû à un conflit d’horaire, je me suis retrouvé à donner mon cours d’informatique à l’extérieur de mon local habituel. Ça me faisait plaisir d’aider une collègue qui avait besoin du laboratoire informatique et j’ai décidé de présenter un film à mes élèves, chose que je fais très rarement… et comme nous approchons de Noël, j’étais persuadé que ça leur ferait plaisir...

Ça fait donc près d’un mois que je fouille pour des films en lien avec l’informatique. Je me suis arrêté sur « Steve Jobs » et « Le réseau social » (Mark Zuckerberg). Ces deux films m’intéressaient, mais je ne les avais pas encore vus. Je les ai commandés à mes frais et je les ai visionnés avant de les montrer aux élèves. Les deux films m’ont un peu déçu à cause de la personnalité horripilante des deux personnages. Je me disais cependant que les comportements nauséabonds des deux hommes d’affaires auraient apporté de bonnes discussions après le visionnement du film et surtout auraient permis de poser la question, un peu plus philosophique : « Est-il nécessaire d’être détestable pour être un bon entrepreneur? ». J’ai donc apporté les deux films en classe et on a passé au vote.

- Qui veut regarder le film « Le réseau social »?

Silence radio; boule de foin traversant la savane; chant du criquet. J’aperçois au loin une main se lever dans un grand champ d’indifférence, mais je suis un peu content puisque je préférais l’autre film. J’en conclus naïvement que c’est le film de Steve Jobs qui gagne… Je me prépare à le mettre dans le DVD et un élève regarde son ami, les bras dans les airs, outré comme une mégère et critiquant ma façon de passer au vote : « Ah c’est ça! Le film de Facebook a un vote, l’autre n’a pas de vote, alors c’est Facebook qui gagne! C’est ça? C’est ça? »

- Bon… pour faire plaisir au Colonel Rabat-Joie, on va passer au vote. Qui veut regarder le film sur « Steve Jobs »?

Trois mains se lèvent timidement.

- Monsieur, on pourrait juste aller sur Youtube aussi…

- …

- Monsieur, on peut-tu écouter de la musique?

- …

- Monsieur, on va juste parler… ça va être chill.

- …

- Ouain, monsieur? On peut-tu?

- Wow là… NON!

Mon option était binaire. Ou bien on regarde le film A, ou bien on regarde le film B. Rien d’autre. C’est comme si je vous invitais à souper et que je vous proposais deux plats. Ce n’est pas si mal, il me semble… Et que vos invités, à la vue du repas que vous leur serviez, vous proposaient, dégoûtés, de commander de la pizza! Vos intentions étaient bonnes, vous saviez que votre repas n’était pas digne de Bocuse, mais il valait plus que toutes les fritures qu’on vous sert au Buffet des continents.

- Monsieur? On peut-tu r’garder des vidéos de p’tits chats à’ place?

Je pense que c’est cette phrase qui m’a le plus bouleversé. Ça m’a mis à l’envers. Celle-là faisait encore plus mal. Comme si mes invités m’avaient proposé de manger des vidanges plutôt que ce que j’avais mis du temps à leur préparer.

Obnubilés par eux-mêmes, ils confondent leur personne et les autres…

Je me sens toujours aussi impuissant face à cette ineptie volontaire… Face à l’absence de savoir-vivre et face à l’absence de savoir le savoir-vivre. La réflexion m’a poussé à comprendre que cette question banale n’avait pas été fielleuse, mais à ce point dépourvu de raisonnement qu’elle s’apparentait à un cri primal. Avec cette question bête, j’ai compris que les plus narcissiques sont incapables d’évaluer la portée de leurs propres gestes sur les autres.

Ils sont si aveuglés par leur petit confort éphémère qu’ils vont jusqu’à se délaisser eux-mêmes.

dimanche 4 septembre 2016

Éducation et consommation

Un phénomène est intéressant (tristement intéressant?) avec l'enseignement de l'informatique et du montage vidéo. Chaque année, des élèves restent à la fin de mon premier cours pour me parler de leurs possessions (leur caméra vidéo, le processeur de leur ordinateur, leur carte mémoire, la quantité incommensurable de logiciels qu'ils ont réussi à pirater, etc.). Ce qui est troublant, c'est que majoritairement, ils se vantent de posséder ces outils, mais s'en servent peu ou pas (ou ils ne savent pas comment s'en servir).
Comme si la consommation de l’objet était plus importante que l’objet lui-même.
Qu’est-ce qui nous a mené à ça?
Ce phénomène n'existe pas dans les autres matières, je crois.
Jamais un élève n’est resté à la fin d’un de mes cours de mathématique pour me montrer son kit de géométrie à 300$ en me citant des marques et des versions de compas. J'imagine que dans les cours de langue, très peu d'élèves se vantent d'avoir acheté le dictionnaire dernier cri…



dimanche 15 mai 2016

Je ne veux pas former des carriéristes

La vision rectiligne de l’éducation carriériste me désole énormément. Je me suis souvent entendu dire à mes élèves, afin de les motiver, que l’éducation que je leur offrais était nécessaire pour avoir un bon emploi… que l’utilisation des nuages de points, de corrélations, de droites de régression … sera nécessaire dans des domaines des sciences humaines tels que la psychologie, le marketing… que l’utilisation de la fonction exponentielle sera nécessaire en finance, en biologie, en sociologie, etc.

Je fais la démonstration implicite, bien malgré moi, que l’apprentissage est une nécessité qui découle de l’obligation d’obtenir une rémunération. Que les connaissances acquises à la formation générale du secondaire servent d’abord à l’obtention d’un diplôme et d’une rémunération. Cette démonstration implicite est bien ancrée dans le système éducationnel québécois : on favorise la démonstration de l’utilité d’une connaissance au détriment de la connaissance elle-même. Si bien que lorsque j’enseigne une nouvelle notion à mes élèves, j’ai toujours l’impression que je dois m’armer de tous les exemples d’applications au cas où un élève me poserait la question inévitable : « À quoi ça sert, monsieur, d’apprendre ça? »

C’est un peu comme lorsqu’on brandit une carotte devant un cheval pour le faire avancer, sauf que la carotte a été substituée par une carrière remarquable et surtout payante. On admettra qu’au fond, on est un peu en train de dire à l’élève que s’il apprend comment isoler une variable dans une équation exponentielle, il pourra se payer toutes les pacotilles qu’il désire avec la richesse que lui procurera son emploi. On forme ainsi, à mon avis, une population qui n’a comme seule ambition que son propre avancement professionnel.

On ne met pas assez l’accent sur le fait que l’école ne devrait être qu’un tremplin sur l’apprentissage : un petit coup de pouce qui aidera ces jeunes adultes à être curieux, à lire, à visiter, à créer, à décider, etc. J’aimerais pouvoir répondre à mes élèves que les concepts qu’ils apprendront tout au cours de leur vie leur permettront de faire des choix éclairés.

Apprendre, ça ne s’arrête pas à l’obtention d’un diplôme. Apprendre, c’est se départir des cloisons que nous imposent certains cadres. Apprendre, c’est être libre.


mercredi 11 mai 2016

« À quoi ça sert monsieur, d’apprendre ça? »

« À quoi ça sert monsieur, d’apprendre ça? » J’imagine souvent la réponse que je pourrais servir à cet élève, avec sarcasme :

Grâce à cette connaissance, tu pourras obtenir un diplôme d’études secondaires. Celui-là te permettra d’aller au Cégep, puis de faire d’autres apprentissages pour obtenir un autre diplôme qui te permettra d’entrer à l’Université et d’obtenir un autre diplôme. Ce diplôme te permettra d’avoir une bonne carrière.

Grâce à cette connaissance, tu monteras lentement les échelons de ton emploi, puis tu deviendras plus important : d’abord conseiller, puis adjoint administratif, puis patron. Tu feras beaucoup d’heures supplémentaires et ça te permettra de gagner beaucoup d’argent. Tu t’achèteras une belle voiture prestigieuse qui gonflera ta confiance, tu déménageras dans une plus grande maison, tu auras des enfants et un gros berger allemand.

Mais rapidement tu t’essouffleras au travail et décideras d’en faire un peu moins. Tu constateras vite que cela sera impossible compte tenu du prêt pour la voiture luxueuse et de l’hypothèque de ta maison trop grande… et tu ne voudras pas t’en défaire. Parce que tu ne seras plus jamais à la maison, tu feras euthanasier le berger allemand suite à des difficultés rénales dû à une ingurgitation de gros sel qu’on met sur les trottoirs l’hiver et tes enfants ne te le pardonneront jamais.

Au moins une fois par année tu recevras pour souper le « Big boss » de Toronto avec sa charmante épouse. Tu porteras ton plus bel habit, une chemise blanche bien repassée et des souliers vernis qui te donnent mal au dos. Vous boirez une bouteille de Gevrey-Chambertin bouchonnée sans vous en rendre compte et vous le trouverez délicieux. Vous en boirez même une deuxième, puis une troisième. Vous parlerez avec prétention des gens qui gagnent moins d’argent que vous. Vous rirez la bouche pleine, mais avec classe. Ivre, tu feras une remarque déplacée sur le décolleté de l’épouse de ton patron, puis ils quitteront votre demeure contrariés.

Tu seras congédié et trouvera un emploi plus modeste. Ta femme te quittera puisque ta carrière ne sera plus à la hauteur de ses ambitions. En attendant ta retraite, tu te contenteras d’un emploi qui ne te passionne pas et qui te demande beaucoup de temps.

Au moins, grâce à cette connaissance, tu feras de l’argent. Tu commanderas du poulet rôti pour souper presque tous les soirs de semaine et tu regarderas les nouvelles sans trop comprendre la moitié des enjeux, en mangeant les frites froides et le demi-pain hamburger que tu avais laissés trainer en soupant. Tu vas commencer à faire du ménage une fois toutes les deux semaines, le jeudi précédant la visite de tes enfants.

Tu vas t’asseoir à la table de la cuisine pour aider ton plus vieux à faire ses devoirs et il te demandera : « P’pa, à quoi ça sert d’apprendre ça? » et tu lui répondras : grâce à cette connaissance, tu auras le privilège de ne plus jamais apprendre.

lundi 25 avril 2016

L'épiphanie des ânes

Il m’arrive souvent de finir mes cours en trouvant que certains de mes élèves manquent de culture générale, de civisme et de savoir-vivre. Leur fermeture d’esprit me désole souvent… et je m’adonne souvent à réfléchir à des solutions pour pallier à cette navrante situation.

Qu’arriverait-il si on prenait de temps à autre une dizaine de minutes des cours des élèves du primaire et du secondaire pour leur enseigner un tout petit élément culturel? Parviendrait-on à sortir des œillères du (maudit) programme de formation pour s’attarder, par exemple, aux paroles d’une chanson de Jacques Brel après l’avoir écoutée, à une œuvre de Goya, aux saisons de Vivaldi, au théâtre absurde d’Ionesco, à une séquence d’un film de Kubrick ; pour s’intéresser pendant un court moment à la vie de la Bolduc, de Mata Hari ou de Simone de Beauvoir, etc.?

Bien que je souhaite vous répondre qu’un tel exercice serait possible, mon pessimisme l’emporte. J’observe dans mes classes qu’il existe entre les élèves une forme d’intimidation intellectuelle ; celle qui fait en sorte qu’il n’est pas bien vu d’avoir des connaissances nombreuses et variées. De l’élitisme inversé : on magnifie le balourd au détriment du surdoué.

Je ne crois pas que ce phénomène est nouveau. Quand j’étais au secondaire, un jour mon enseignante de mathématique remettait les examens corrigés au groupe en prenant soin de garder ma copie pour la fin. Une question boni faisait toujours partie de ses examens : c’était une question plus difficile qui permettait à certains élèves de gagner quelques points supplémentaires, mais surtout qui amenait les élèves à se dépasser. J’étais le seul de mon groupe qui avait réussi la question et mon enseignante en avait profité pour me féliciter devant tous les autres élèves. J’en étais flatté. Elle m’avait demandé si je voulais venir l’expliquer au tableau devant le groupe ; chose que j’ai faite sans trop de difficulté.

Quand je suis retourné m’asseoir à ma place, un gros abruti me pointait du doigt en riant. Il regardait son nigaud d’ami en chuchotant quelque chose un peu pour chercher son approbation. À cette époque, ce genre d’événement ne me dérangeait pas du tout : ils ne m’impressionnaient pas et je n’avais pas envie de les impressionner.

Depuis que j’enseigne, je constate à quel point ces individus ont un fort pouvoir persuasif sur un groupe. Si l’abruti et le nigaud n’ont pas eu d’impact sur l’élève que j’étais, ils en ont assurément sur les élèves à qui j’enseigne. Comme une loi de la jungle intellectuelle : si vous êtes bête, vous gagnerez contre l’intellectuel en faisant croire aux autres que l’intellectuel est plus bête que vous et que les autres… Ce faisant, ils seront flattés de se trouver au-dessus de la mêlée. Lafontaine disait, dans le corbeau et le renard : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute ».

Il est alors difficile de s’imaginer certains élèves développer une véritable curiosité par rapport à des sujets culturels variés sans être confrontés à la fermeture d’esprit des autres. L’enseignant(e) n’aurait d’autre choix que de faire fi de ceux qui s’en fichent et de leur attitude polarisante.

La primauté que nous accordons à la réussite scolaire représente à mon sens un autre obstacle à l’exercice de développer la culture générale des élèves au primaire et au secondaire. En plaçant la réussite sur un piédestal, on sacrifie souvent l’apprentissage en accordant à l’évaluation une plus grande importance qu’à ce dernier. Nombreux sont les élèves, les parents et les enseignants qui vous parleront de l’angoisse que causent les examens ministériels pour les matières à diplomation à la fin du primaire et du secondaire. La réussite de ces évaluations est si urgente qu’elle éclipse même les notions qu’elle évalue.

En d’autres mots, je suis tristement persuadé que ce qui motive la majorité des élèves à venir à l’école est la réussite – souvent celle qui mène éventuellement à une rémunération salariale – et non à la valeur des apprentissages qu’ils font. Cette motivation est souvent nourrie lorsque leurs parents leur réclament de bons résultats au-dessus du seuil de réussite – et souvent au-dessus de la moyenne. Le parent d’un élève en difficulté pourrait alors sciemment blâmer le temps perdu à l’ajout de connaissances non évaluées dans un cours que son enfant échoue.

Bref, je crois que si on prenait de temps à autre une dizaine de minutes des cours des élèves du primaire et du secondaire pour leur enseigner un tout petit élément culturel, on devrait se battre contre l’ineptie et contre les représailles des parents, et ce, malgré toutes les vertus de la culture générale. Certains enseignants pourraient le faire quand même, mais lutteraient contre l’intimidation intellectuelle dans leur classe et contre le nivellement vers le bas que cause la sacralisation de la réussite.
Ne voulant pas être contrarié, j’obtempère moi-même à la loi du statu quo. Et les ânes continueront d’être rois.